France Télévisions, Samedi 06 Juin 2026
Bernadette Chirac a longtemps vécu dans l’ombre de son mari, avant de s’engager en politique en Corrèze. Elle était aussi connue pour avoir popularisé l’opération Pièces jaunes.

Elle a été l’une des Premières dames préférées des Français. Bernadette Chirac est morte vendredi 5 juin dans la soirée, annonce sa fille Claude Chirac samedi à l’AFP. L’épouse de Jacques Chirac, lui-même disparu en septembre 2019 à l’âge de 86 ans, avait 93 ans. Avant de représenter l’ancien président dans les dernières années de sa vie, Bernadette Chirac a longtemps vécu dans l’ombre de son mari, plusieurs fois ministre et Premier ministre, avant d’accéder à la présidence de la République de 1995 à 2007.
« En accomplissant le destin de Jacques Chirac, elle s’est accomplie elle-même », assurait le journaliste Erwan L’Eléouet, auteur de Bernadette Chirac, les secrets d’une conquête(Nouvelle fenêtre) (éd. Fayard), en 2023 dans Le Figaro(Nouvelle fenêtre) . Mais en parallèle, elle a été elle même élue de Corrèze et s’était engagée pour l’hôpital, notamment au travers de l’opération Pièces jaunes. Un travail pour lequel elle avait été élevée au rang d’officier de la Légion d’honneur en 2024.
Deux étudiants très différents
Tout commence sur les bancs de Sciences Po Paris en 1951. Celle qui s’appelle encore Bernadette Chodron de Courcel se retrouve par hasard face à Jacques Chirac à une table d’amphithéâtre. Tout les oppose : lui est fils d’instituteurs de Corrèze, elle est issue d’une grande famille aristocrate ; il est l’un des élèves les plus brillants de sa promotion, elle bûche sans parvenir aux mêmes résultats ; il a du panache et de l’ambition, elle cultive sa discrétion et « fait partie d’une petite bande surnommée ironiquement ‘La Mondaine' », relate Paris-Match(Nouvelle fenêtre). « Il passait son temps à remuer ses jambes, avec une cadence ! On aurait dit un moteur en folie », se souvient Bernadette Chirac dans le documentaire Bernadette Chirac, mémoires d’une femme libre, diffusé sur France 2 en 2016.
« Tout s’est passé comme si Jacques Chirac avait repéré en elle – dès Sciences Po, où elle n’était pas la plus charismatique, mais pas la moins audacieuse – la coéquipière, la partenaire », décryptait Erwan L’Eléouet auprès de La Nouvelle République(Nouvelle fenêtre)en 2019. « Elle a vite tiré un trait sur ses études. Elle soupçonnait que cet homme allait faire une carrière. » De fait, Bernadette Chirac abandonne Sciences Po, mais prend des cours de dactylographie afin de pouvoir taper les cours de l’ENA de son tout jeune mari, épousé en 1956. « Ce n’était pas qu’un mariage d’amour, mais un mariage d’ambition », a-t-elle d’ailleurs reconnu en 2015.
La Corrèze, une passion politique
Bernadette Chirac accompagne son mari dans son ascension politique jusqu’au plus haut sommet. Pourtant, elle aussi va sortir de l’ombre et embrasser une carrière politique. Elle est ainsi à ce jour la seule Première dame, avec Anne-Aymone Giscard d’Estaing, à avoir exercé un mandat politique, et ce, pendant plus de quarante ans. « Le plus beau jour de ma vie, c’est lorsque Jacques m’a demandé d’être candidate aux élections cantonales en Corrèze en 1979 », confie l’octogénaire à une ancienne camarade de Sciences Po en 2017, selon Paris-Match(Nouvelle fenêtre). Ce n’était, au départ, pas gagné.
Alors maire de Paris et député de la Corrèze, Jacques Chirac estime qu’il doit garder le leadership dans ce département où il a fait ses premiers pas en politique. Ses conseillers poussent la candidature de sa femme et il finit par se laisser convaincre. La pilule est bien plus difficile à avaler pour Bernadette Chirac. « Elle est effrayée à l’idée d’y aller. Elle finit en pleurs chez la veuve du conseiller général qu’elle est amenée à remplacer. Elle a peur de faire campagne, de devoir forcer sa nature, mais surtout de ne pas y arriver, de décevoir Jacques », selon les mots du journaliste Erwan L’Eléouet au Figaro(Nouvelle fenêtre).
Elue dès 1971 au conseil municipal de Sarran (Corrèze), Bernadette Chirac accepte finalement la proposition. Elle officiera durant six mandats comme conseillère générale, jusqu’en 2015. « On peut effectivement dire qu’il a vraiment influencé la personnalité de sa femme. Il l’a forcée à sortir d’elle-même, à devenir un leader, à tenir la boutique, pour qu’il y ait toujours un Chirac en Corrèze », analyse Erwan L’Eléouet.
Le temps du bonheur à l’Elysée
Si Bernadette Chirac prend à cœur son mandat corrézien, elle n’en oublie pas pour autant son mari et son ambition dévorante. Le 7 mai 1995, le couple attend les résultats du second tour de la présidentielle. « C’est le moment où une telle émotion vous envahit qu’il y a à la fois ce souhait formidable qui vous habite depuis des mois, pour ne pas dire des années puisque ce n’était pas son premier essai, et cette crainte d’avoir eu des illusions et de s’être trompés », se souvient Bernadette Chirac dans le documentaire que lui a consacré France 2 en 2016. A 20 heures, c’est le visage de son mari qui apparaît, et non celui de Lionel Jospin. Jacques Chirac est élu avec 52,64% des suffrages.
Pendant douze ans, Bernadette Chirac va régner en maîtresse de maison à l’Elysée et conquérir le cœur des Français. « C’est là qu’elle prend goût à la lumière, et qu’elle développe son capital sympathie, longtemps déficitaire – on parlait d’une femme effacée, froide, austère, peut-être même un peu triste », décryptait le journaliste Erwan L’Eléouet en 2023. L’engagement caritatif de la Première dame marque également les esprits. Présidente depuis 1994 de la Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France (elle le restera jusqu’en 2019 avant de devenir présidente d’honneur), Bernadette Chirac est devenue le visage de l’opération Pièces jaunes, qui permet de récolter la « petite monnaie » au profit des enfants hospitalisés.
Les débuts du septennat sont pourtant difficiles. « Elle est carrément jugée ringarde par Jacques Pilhan, qui gère la communication du chef de l’Etat, et, pire encore, par Claude [sa fille], raconte L’Express(Nouvelle fenêtre). Tous deux l’excluent de certains événements. » Mais, poursuit le magazine, « quelques années plus tard, elle réapparaît en sauveuse de la chiraquie. Un retour en grâce qu’elle ne doit qu’à sa combativité et à son sens politique. N’a-t-elle pas alerté sur les dangers de la dissolution en 1997 et la montée du vote Le Pen le 21 avril 2002 ? » Dans le documentaire diffusé sur France 2, Bernadette Chirac revient ainsi sur le pari de son mari de déclencher des élections législatives anticipées après deux ans de mandat. « Je lui dis qu’il ferait une énorme bêtise s’il décidait cette dissolution et que j’étais absolument contre. Mais vous savez, mon mari… »
La vie d’après
Le 6 mai 2007, Nicolas Sarkozy est élu comme président de la République. Après douze ans passés à l’Elysée, les Chirac s’apprêtent à quitter les lieux. Un départ vécu difficilement par la Première dame. « Ç’a été atroce ! J’étais là-haut, dans l’appartement. Mon mari me disait au téléphone : ‘Surtout, ne prenez pas l’ascenseur parce que vous allez vous croiser avec le président Sarkozy !’ Est-ce que vous vous rendez compte du ridicule de la situation ? », se souvient Bernadette Chirac, qui ne voulait pas croiser le nouveau chef de l’Etat avec sa « paire de baskets aux pieds ».
Le virage de l’après-Elysée s’avère ardu à négocier. Victime d’un AVC en 2005, Jacques Chirac voit sa santé se détériorer au fil des années. « Il va comme un homme de 79 ans, qui aura 80 ans le 29 novembre. La vieillesse, le général de Gaulle l’avait dit : ‘C’est un naufrage' », racontait Bernadette Chirac à Europe 1(Nouvelle fenêtre) en 2012. Un autre drame familial bouleverse le clan. En 2016, Laurence, la fille aînée des Chirac, meurt à l’âge de 58 ans. Elle souffrait d’anorexie mentale chronique depuis de nombreuses années. « Le drame de ma vie », avait confié un jour le pudique Jacques Chirac. Son épouse avait renchéri en évoquant la « souffrance » d’une mère et la « très grande solitude des familles » face à la maladie.
Bernadette Chirac n’oublie pas la politique. Contrairement à Jacques Chirac, qui préfère Alain Juppé, elle continue de soutenir inlassablement Nicolas Sarkozy. « Dans cette bataille, je me place résolument à ses côtés », lance-t-elle en 2012. Malgré leurs désaccords, Bernadette et Jacques Chirac ont formé le couple présidentiel le plus politique de la Ve République à ce jour, sans jamais se séparer. « Mon mari est toujours revenu au point fixe », résumait-elle dans un livre d’entretiens avec le journaliste Patrick de Carolis, publié en 2001. « De toute façon, je l’ai plusieurs fois mis en garde : ‘Le jour où Napoléon a abandonné Joséphine, il a tout perdu.' »

