Depuis plusieurs mois, l’Égypte a lancé une campagne d’arrestations et d’expulsions de réfugiés et de demandeurs d’asile africains installés dans le pays. Près de 5 000 réfugiés ont été emprisonnés en deux semaines, selon une ONG égyptienne de défense des droits humains. Cette campagne d’arrestations viserait à tarir le flux de demandeurs d’asile arrivant en Égypte.
Depuis le mois de décembre 2025, un climat de peur s’est installé en Égypte chez les personnes réfugiées. « Dans tout le pays, des policiers en civil arrêtent arbitrairement des personnes originaires de Syrie, du Soudan, du Soudan du Sud et d’autres pays d’Afrique subsaharienne, après des contrôles d’identité dans la rue ou sur leur lieu de travail », alertait Amnesty international dans un rapport publié le 16 février dernier.
Selon l’Initiative égyptienne pour les droits de la personne (EIPR), en deux semaines, près de 5 000 réfugiés ont été placés en détention dans des commissariats surpeuplés. Et une ONG érythréenne de défense des droits humain, HRCE, avance que plus de 3 000 réfugiés érythréens ont été arrêtés depuis début janvier, subissant parfois des mauvais traitements et des violences sexuelles.
Au moins quatre témoignages recueillis par l’AFP décrivent des cellules bondées, des détenus entassés, debout pendant des heures, dormant à tour de rôle, d’autres parqués dans des cours extérieures.
La Plateforme des réfugiés, une ONG locale, a, de son côté, fait état de deux décès : un enfant détenu malgré des douleurs thoraciques et un homme de 67 ans privé de soins. Début février, les autorités égyptiennes avaient démenti la mort d’un autre Soudanais.
Plus d’un million de réfugiés enregistrés
Ces dernières années, l’Égypte a vu le nombre de personnes en quête de protection internationale croître fortement sur son sol. En cause : les conflits au Soudan, au Soudan du sud, dans la bande de Gaza, mais aussi les violences et menaces qui subsistent pour de nombreuses populations en Syrie, en Érythrée et dans d’autres pays d’Afrique subsaharienne. En janvier 2026, 1 099 024 personnes réfugiées et demandeuses d’asile étaient ainsi enregistrées auprès du HCR dans le pays.
« En nombre de demandes d’asile reçues, l’Égypte se classe deuxième derrière les États-Unis », affirmait en juillet Sebastian Herwi, à la tête des relations extérieures du Haut-commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (HCR) au Caire.
La semaine dernière, lors d’une session du Conseil de sécurité des Nations unies consacrée à la guerre au Soudan, le représentant égyptien Ihad Awad a rappelé que son pays avait « reçu des centaines de milliers de frères et de soeurs soudanais, accueillis comme des invités ».
Le Caire juge qu’une grande partie de ces réfugiés et demandeurs d’asile sont aujourd’hui en situation irrégulière, faute de titre de séjour valide. Mais de nombreuses personnes concernées par ces expulsions et interrogées par Amnesty international étaient bien enregistrées en tant que réfugiées auprès du HCR dans le pays.
Par ailleurs, « nombre des personnes réfugiées et demandeuses d’asile arrêtées depuis fin décembre 2025 avaient des rendez-vous programmés à la Direction générale des passeports et de la nationalité du ministère de l’Intérieur, en vue de renouveler leur permis de séjour », souligne, dans son rapport, l’ONG de défense des droits humains.
Des rendez-vous jusqu’en 2029
Mais « ces rendez-vous sont souvent repoussés en raison des retards de traitement du gouvernement : des personnes réfugiées et demandeuses d’asile ont déclaré avoir attendu jusqu’à trois ans pour avoir un rendez-vous », détaille encore l’ONG.
Les rendez-vous avec le HCR et les services d’immigration égyptiens s’échelonnent jusqu’en 2029, ont constaté Amnesty et l’EIPR, de quoi provoquer une « irrégularité forcée », juge Karim Ennarah, directeur des recherches à l’EIPR, interrogé par l’AFP.
Plus grave encore : des réfugiés se sont vus confisquer leur carte de réfugié du HCR et leur titre de séjour par des policiers lors d’arrestations. Le rapport d’Amnesty international mentionne notamment le cas d’Eisa, un réfugié érythréen de 20 ans enregistré auprès du HCR et titulaire d’un permis de séjour égyptien en règle. « Sa mère a déclaré que des policiers avaient confisqué sa carte du HCR et son permis de séjour et lui avaient dit : ‘La prochaine fois, nous t’arrêterons sans papiers et tu seras placé en détention et expulsé' », rapporte l’ONG.
Pour Karim Ennarah, la campagne en cours vise « à créer un climat anti-immigration » pour réduire les arrivées alors que l’Égypte affronte une crise économique majeure.
Pays d’immigration et d’émigration
Mais l’Égypte contredit ses propres engagements en pratiquant ces arrestations et expulsions. Car le pays est signataire de la Convention de Genève de 1951 sur les réfugiés et a également adopté en 2024 sa propre loi nationale relative à l’asile.
« En expulsant de force des personnes réfugiées et demandeuses d’asile, les autorités égyptiennes bafouent non seulement le droit international relatif aux droits humains et aux personnes réfugiées, mais également les protections garanties par la loi relative à l’asile adoptée récemment par le pays lui-même et interdisant le ‘refoulement’ de personnes reconnues comme réfugiées », a déclaré Mahmoud Shalaby, chercheur sur l’Égypte et la Libye à Amnesty International.
Pays d’immigration, l’Égypte est aussi devenu un pays de forte émigration ces dernières années en raison du contexte économique et la répression politique qui sévit dans le pays dirigé par Abdel Fattah al-Sissi depuis 2014.
« Depuis qu’il a pris le pouvoir lors d’un coup d’État en 2013 et qu’il est devenu président en 2014, Abdel Fattah al-Sissi dirige l’Égypte d’une main de fer. Son gouvernement […] a emprisonné et torturé des milliers de détracteurs et d’opposants présumés, les maintenant souvent en détention provisoire prolongée ou les condamnant à l’issue de procès manifestement inéquitables », rappelait l’ONG Human Rights Watch dans un communiqué en mars 2024.
Selon le HCR et l’agence des gardes-côtes européenne Frontex, les ressortissants égyptiens sont même devenus, en 2025, la première nationalité africaine à atteindre clandestinement les côtes européennes, notamment la Crète et l’Italie.
Avec Julia DUMOND, Info Migrants et Gazeti Africa55

