Le quotidien-phare de la capitale américaine a annoncé mercredi licencier environ 300 de ses 800 journalistes pour « sécuriser » son avenir. Ce jour « sombre » pour le Washington Post intervient sur fond de rapprochement entre son propriétaire Jeff Bezos et le président américain Donald Trump.
“Nous assistons à un meurtre”, assène Ashley Parker, journaliste au magazine américain The Atlantic.
Le Washington Post, propriété du multimilliardaire Jeff Bezos, a lancé mercredi 4 février un vaste plan de licenciements au sein du journal en difficulté depuis plusieurs années, supprimant environ 30 % des emplois, selon une information du New York Times. Plus de 300 des quelque 800 journalistes que compte la rédaction, sont concernés, selon le quotidien américain. Le plan de licenciement a “décimé les services des sports, de l’actualité locale et de l’international”, précise le journal. Les pages littéraires seront également supprimées tout comme le podcast phare du journal.
Les journalistes ont été informés de la décision mercredi à l’aube, lors d’une réunion virtuelle, organisée par le directeur exécutif du journal Matt Murray et le directeur des ressources humaines Wayne Connell, relate Ashley Parker. “La direction du Post – qui n’a même pas eu le courage de s’adresser au personnel en personne – a ensuite laissé chacun attendre un courriel lui indiquant s’il conservait ou non son emploi”.
Des correspondants du “Post” en Ukraine et au Moyen-Orient licenciés

Cette restructuration destinée à réformer un journal “d’une autre époque” doit “sécuriser” son avenir, a justifié mercredi Murray, qui a reconnu un travail “difficile, mais essentiel.” Il a affirmé que l’entreprise “avait perdu trop d’argent pendant trop longtemps” et que “le journal ne répondait pas aux besoins des lecteurs”, résume le Times. Il a précisé que le Post se concentrerait désormais davantage sur l’actualité nationale et la politique, ainsi que sur l’économie et la santé, au détriment des autres domaines.
Parmi les plumes licenciées, Claire Parker, cheffe du bureau du Washington Post au Caire, rapporte le site spécialisé Deadline. Sur X, la journaliste a affirmé que l’ensemble de l’équipe des correspondants et des chefs d’édition chargés du Moyen-Orient avait été licencié. La correspondante du Post en Ukraine, Lizzie Johnson, a pour sa part indiqué avoir appris qu’elle avait perdu son emploi alors qu’elle se trouvait mercredi dans sa voiture, “en pleine zone de guerre”, sans accès à l’eau ni à l’électricité. “Je n’ai pas de mots. Je suis anéantie”, a-t-elle réagi sur X. La reporter Caroline O’Donovan, qui suivait l’actualité d’Amazon au Post, fait, elle aussi, partie des nombreux journalistes remerciés, observe Politico.
“L’ampleur de la démolition est vertigineuse”, souligne la journaliste du New Yorker Ruth Marcus, ancienne éditorialiste du Washington Post, qui a démissionné en mars dernier, après que l’ancien patron d’Amazon a annoncé qu’il souhaitait changer l’orientation des pages éditoriales pour donner la priorité à la défense “des libertés individuelles et du libre marché”.
Cette vague de licenciements est “un coup brutal porté au journalisme” et à l’un de ses journaux “les plus emblématiques”, estime le Philadelphia Inquirer. Le quotidien régional rappelle qu’il y a “un demi-siècle, la couverture du scandale du Watergate par le Post, réalisée par les intrépides reporters Bob Woodward et Carl Bernstein, était entrée dans les livres d’histoire”.
Des pertes financières “aggravées” par Bezos
L’hémorragie qui touche le Post survient sur fond de rapprochement du fondateur d’Amazon avec Donald Trump, lequel n’a cessé d’attaquer la presse traditionnelle depuis son retour au pouvoir.
Martin Baron, ancien rédacteur en chef du journal et figure du journalisme américain, a affirmé à sa consœur du New Yorker Ruth Marcus, que les problèmes du journal “ont été largement aggravés par de mauvaises décisions venant du plus haut niveau”. Il a notamment pointé du doigt la décision de la direction du Post de ne pas publier d’éditorial pour soutenir Kamala Harris dans la campagne présidentielle face à Donald Trump, alors que le quotidien avait soutenu les candidats démocrates aux présidentielles de 2008, 2012, 2016 et 2020.
Cet “ordre sans courage” a coûté au journal plus de 250 000 abonnés, rappelle Baron. “Les lecteurs fidèles, furieux de voir le propriétaire Jeff Bezos trahir les valeurs qu’il était censé défendre, ont quitté le Post. En réalité, ils ont été chassés, par centaines de milliers”, a-t-il ajouté. Mercredi, le journaliste a dénoncé sur Facebook “l’un des jours les plus sombres de l’histoire” du journal.
“Le Post a survécu pendant près de 150 ans, évoluant d’un quotidien familial local en une institution nationale indispensable, pilier du système démocratique”, rappelle de son côté Ashley Parker. “Mais si Bezos persiste” dans la voie qu’il a “empruntée”, le journal “pourrait ne pas survivre encore longtemps”, prévient-elle.
Avec Le courrier International

